Carrefour de savoir : Interculturalité et engagement social, numéro 6, 31 août 2018

Visite du Vieux-Québec avec l’historien Ali Ndiaye

# 6 - L'esclavage et la présence des Noirs au Québec

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Bonjour, je me nomme Ali Ndiyae, mais tout le monde m’appelle Webster. Je suis artiste, je fais de la musique rap, je suis aussi historien et passionné d’histoire depuis très longtemps. J’ai fait des études dans ce domaine, mais jamais je n’ai vu l’histoire que je m’apprête à vous raconter qui est celle de la présence noire et de l’esclavage à Québec et au Québec depuis l’époque de Samuel de Champlain.

Je suis né à Québec dans le quartier Limoilou, d’une mère québécoise et d’un père sénégalais. Mon père est arrivé ici en 1970 pour faire ses études à l’Université Laval. Quand j’étais petit, je pensais que le premier Africain à Québec, c’était mon père et ses amis arrivés en 1970. Mais à travers des lectures, j’ai vu que le premier Africain à vivre à Québec est arrivé ici en 1629 à l’époque de Samuel de Champlain qui est mort en 1635. Champlain a fondé la ville en 1608, et seulement 21 ans après sa fondation, il y avait déjà une présence africaine ici.

 

Quand je suis tombé sur ces informations, je me suis demandé pourquoi est-ce qu’on ne parle pas de cela dans l’histoire du Québec ? Alors, j’ai décidé d’en parler. Cela a commencé par des chansons que j’ai écrites à ce propos. Entre autre une chanson qui s’appelle : « Québec History X » qui est maintenant le nom des tours guidés parce que pour moi tout vient de cette chanson. C’est ensuite devenue une conférence que je donne encore. Et dans le désir de mieux faire connaître cette histoire, les conférences sont devenues une visite guidée dans le Vieux-Québec. Je commence toujours mes visites à la Place d’Youville puisqu’il s’agit d’une allégorie intéressante de cette histoire de la présence noire à Québec. Même si on n’en parle pas dans les livres d’histoire, c’est présent. Place d’Youville a été nommée en honneur de Marguerite d’Youville qui a été la supérieure des Sœurs grises à Montréal dans les années 1700. Bien, cette dame avait des esclaves. (Webster)

Visite du Vieux-Québec avec l’historien Ali Ndiaye

On se trouve devant le Palais Moncalm, le général français qui a été battu par Wolf en 1759, avait des esclaves. On se trouve devant les fortifications de la ville, l’ingénieur des fortification s’appelait Joseph Gaspars Chausselou de Léri. Il avait des esclaves. Nous n’avons pas encore débuté la visite que nous sommes immergés dans cette histoire de la présence noire et de l’esclavage à Québec. (Webster)

- À partir de quand est-ce qu’une personne est considérée comme esclave ?
En fait, un esclave est une personne qui ne s’appartient pas, qui est privée de liberté et qui est considéré comme un objet pouvant être vendu. Dans les testaments de l’époque, on lègue une vache, une bibliothèque, une table, deux nègres (pour noir) et un pani (Pawnee, esclave d’origine autochtone). Donc une personne esclave qui subit des sévices ou pas, est achetée, vendue, léguée, et son statu est transféré à ses enfants aussi. (Webster)

- Vous parlez des esclaves autochtones, qui sont-ils ?
Ce sont des autochtones. Les blancs ici ne furent jamais en esclavage. Il y a eu une forme de servage ou encore des gens qui étaient à contrat qui venaient ici et travaillaient pour rembourser le prix du voyage jusqu’au Canada. C’était des domestiques, mais c’était des contrats è termes qui avaient une échéance. Après, ils faisaient ce qu’ils voulaient. Alors que l’esclave est acheté ou vendu. On parle de 4 185 esclaves répertoriés dans notre histoire. Ce sont les noms que nous avons pu retracer à travers les différents contrats de vente. Sur ce nombre, les deux tiers étaient autochtones et un tiers étaient noirs. Les esclaves autochtones, on les appelait les panis parce que plusieurs d’entre eux provenaient de la nation pawnee. Puisqu’il y en avait plusieurs, leur nom est devenu le terme générique pour désigner les peuples autochtones. La plupart provenait de ce qui est devenu aujourd’hui le Midwest américain qui appartenait à l’époque à la Nouvelle-France, les États de l’Illinois, du Wisconsin, du Missouri, du Minnesota et de l’Ohio. Plusieurs de ces esclaves appartenaient aux nations sioux et apaches. Ceux-ci étaient le résultat des guerres intertribales et les perdants étaient vendus comme esclaves. Pour ce qui est des esclaves noirs, ceux-ci provenaient rarement directement d’Afrique parce que ce n’était pas rentable pour les bateaux négriers de se rendre jusqu’ici. C’était plus rentable de traverser l’Atlantique et de se défaire de la cargaison dans les Antilles, au Brésil, sur la Côte est américaine, etc. que de remonter la côte atlantique pour ensuite redescendre le fleuve Saint-Laurent, navigable qu’une partie de l’année. Alors pour se procurer des esclaves noirs ici, on les achetait dans les treize colonies, dans les Antilles, ou encore on allait les voler dans les treize colonies. (Webster)

À l’époque, il y a des raides des Français et des Amérindiens pour repousser la colonisation des Anglais vers le sud. Ils vont s’emparer de leurs biens, les ramener ici et les revendre. Donc, il est plus facile de se procurer des esclaves autochtones que des esclaves noirs. Ces derniers vont valoir deux fois plus cher que les esclaves autochtones. Celui-ci coûtait en moyenne 400 livres tandis qu’un Noir valait 900 livres. À l’époque, une vache coûtait 100 livres et un cochon, 50 livres. Cela vous donne une idée de la valeur marchande d’un esclave et qu’on les considèrait comme du bétail. On retrouve dans la Gazette de Québec et celle de Montréal des annonces d’esclaves à vendre. « À vendre, un jeune garçon d’environ 15 ans. » « Pour vendre ensemble, beau nègre et belle négresse mariés. » Sous le régime anglais, on va se procurer des esclaves à travers les petites annonces dans les journaux. Les esclaves en fuite sont aussi annoncés dans les journaux. Comme ils sont peu nombreux au Québec, les moyens de résistance ne sont pas des rébellions comme ailleurs dans les Amériques, mais la fuite. Alors, lorsqu’ils se sauvent de Montréal, ils vont à Québec et lorsqu’ils se sauvent de Québec, ils vont à Montréal. On va retrouver quelques esclaves à Montréal, à Sorel ou en Gaspésie. La nature de l’esclavage ici n’est pas un moteur économique comme dans les Antilles, aux États-Unis, au Brésil, en Amérique du Sud ou en Amérique Centrale. Ici, ce n’est pas un esclavage de plantation de tabac, de coton ou de sucre. C’est un esclavage domestique, ce sont des gens qui font la cuisine, qui servent les repas, accomplissent différentes tâches ménagères et s’occupent des enfants. Il va quand même avoir ci des esclaves en milieu agricole, mais ce sont des esclaves qui s’occupent un peu de tout. Ils ne sont pas spécialisés comme aux États-Unis où ils sont juste dans la maison ou dans les champs. (Webster)

- Est-ce que vous avez des chiffres pour chaque époque ?
Il y a 4 185 esclaves de répertorier, de 1629 à 1805, date de l’abolition de l’esclavage au Canada. Sur ce nombre, pour ce qui est des esclaves autochtones, il va y en avoir davantage sous le régime français que sous le régime anglais. Pour ce qui est des esclaves noirs, plusieurs vont arriver avec les Loyalistes après la Guerre d’indépendance américaine sous le régime anglais. Pour ce qui est de la population noire, tout au long de cette période, il y a toujours la présence de quelques dizaines à quelques centaines d’esclaves. Donc, il s’agissait d’une faible proportion par rapport à l’ensemble de la population. (Webster)

- Posséder un esclave était un luxe réservé à quelques privilégiés ?
Oui, sauf que certains artisans vont avoir des esclaves pour faciliter leur travail. Par exemple, on va retrouver des aubergistes qui ont des esclaves, des armuriers, des coureurs des bois aussi. C’était surtout réservé à l’élite, mais quelqu’un qui était capable de s’en acheter pouvait le faire. Cela servait aussi à marquer son statut social. Avoir des esclaves c’était comme avoir une belle voiture aujourd’hui. Les esclaves noirs étaient plus chers et davantage valorisés que les esclaves autochtones. C’était évidemment les gouverneurs et les seigneurs qui en possédaient, de même que certains ordres religieux et quelques évêques. (Webster).

- S’agissait-il davantage d’hommes ou de femmes et comment faisaient-ils pour se reproduire étant donné leur isolement relatif ?

La proportion d’hommes et de femmes est assez égale. Sauf que si nous y allons de manière ethnique, nous avons 60% d’esclaves hommes et 40% d’esclaves femmes alors que chez les autochtones ce sera l’inverse. Ils sont encouragés à avoir des enfants parce que les rejetons naissent esclaves et sont la propriété du maître. Donc, les esclaves vont avoir le droit de se marier si les deux maîtres sont d’accord. L’enfant esclave suit toujours le statut de la mère. (Webster)

- Quels sont les droits de ces gens par rapport à la famille qu’ils vont fonder ?
Ces gens ont autant de droits qu’une table, ce sont des biens. C’est le propre de l’esclavage, c’est que les enfants peuvent être vendus et que les familles sont décimées. La cellule familiale n’existe pas sous l’esclavage. On peut envoyer le père d’un côté et la mère ailleurs, un frère sera séparé de ses sœurs et de ses parents. C’est comme avoir une portée de chatons. Sauf qu’ici, sous le régime français, en raison de la présence de la religion catholique, puisque les esclaves ont le droit de se marier, certains maîtres vont respecter le lien sacré du mariage. Alors, on va voir des annonces qui disent : « À vendre ensemble, beau et belle négresse mariés. » On va respecter davantage le lien du mariage que le lien familial. On peut vendre les parents ensemble, mais pas nécessairement les enfants.

Les esclaves autochtones valaient moins chers parce qu’il était plus facile de s’en procurer, donc en termes économiques, l’esclave noir est plus rare. Également, l’esclave autochtone est réputé pour être moins robuste et il meurt plus jeune. Pendant que l’espérance de vie d’un esclave noir est d’environ 25 ans, celle d’un esclave autochtone est d’environ 18 ans. Bien sûr, il s’agit d’une moyenne. De plus, il est toujours difficile d’établir l’âge d’un esclave. À chaque fois que nous lisons des annonces dans les journaux de l’époque, il est écrit : « Âgé d’environ... » Donc, l’âge n’est jamais certain, mais les esclaves meurent plus jeune que la population blanche. Souvent, l’esclave va changer d’âge. Quelqu’un achète un esclave et il estime qu’il a environ dix ans, ensuite il se fait baptiser et le curé estime qu’il en a douze. Ensuite, il va se faire soigner à l’hôpital et la religieuse qui le reçoit écrit qu’il a huit ans. On ne sait jamais exactement l’âge de ces gens, ce sont des estimations au faciès. (Webster)

- C’est bizarre que les esclaves autochtones meurent plus facilement alors qu’ils sont acclimatés ?
C’est en raison du choc bactériologique. C’est-à-dire que lorsque les Européens arrivent en Amérique, ils importent des maladies contre lesquelles les Premières Nations n’ont pas développées d’anticorps. Historiquement, l’Amérique a été en vase clos du reste du monde pendant des millénaires. Pendant que l’Afrique, l’Europe et l’Asie avaient des échanges commerciaux, l’Amérique n’en avait pas. De plus, il s’agissait de populations qui vivaient avec du bétail auprès d’eux, ce qui n’était pas le cas dans les Amériques. Ici, le seul animal domestiqué était le lama au Pérou. Les autochtones vont décéder de la grippe, de la variole, de la petite vérole, etc. Il y a donc un choc bactériologique qui va éradiquer plus de 90% de la population amérindienne depuis l’arrivée de Christophe Colomb. Lorsque celui arrive, on parle d’une population de plus de 50 millions de personnes. Un siècle après, il n’en restait plus que 5 millions.

Lorsqu’un esclave devenait trop vieux pour travailler, soit on le gardait à la maison, soit, on lui rendait sa liberté. C’est aussi arrivé que certains esclaves parviennent à racheter leur liberté. (Webster)

- J’ai entendu que le fondateur de Chicago était une personne ayant du sang noir et que c’était un homme très prospère qui avait des chevaux et qui vendait toute sorte de marchandise pour aller vers l’Ouest. Il tenait un bar, un hôtel et tout. Il appartient au groupe des explorateurs français et québécois qui ont fonder des villes importantes aux États-Unis.

Jean-Baptiste Pointe-du-Sable est un métis haïtien. Il était noir, fils d’un français et d’une mère esclave, et francophone. Après être passé par la vallée du Saint-Laurent, il va ouvrir un poste de traite en Illinois qui va devenir Chicago. (Webster)

- Alors l’aspect dramatique qui est réel, peut être mis en perspective avec l’existence de Noirs prospères à cette époque.
Il faut faire attention, il s’agit d’un petit nombre en comparaison avec la réalité de l’esclavage. Il n’y avait que 6% de la population noire qui était libre pour 94% d’esclaves. (Webster)

Nous sommes au coin des rues Saint-Jean et d’Auteuil. Ce dernier était un personnage important de la colonie dans les années 1680, à une époque où l’on retrouve plusieurs communications avec le roi de France concernant l’esclavage. La guerre contre les Iroquois fait rage. En 1684, le roi de France écrit au gouverneur Denonville : « Concernant le problème iroquois, essayez de ne pas les tuer, capturez-les et envoyez les en France. Ils sont grands et robustes et nous pourrons les mettre à profit dans les galères royales. » Donc, pendant quelques années, les galériens, ceux qui rament dans les bateaux, comptaient parmi eux quelques dizaines d’Iroquois. Il y avait deux types de galériens : les forçats, condamnés aux galères, et les esclaves qui étaient pour la plupart des musulmans d’Afrique du Nord. Et quand Frontenac va prendre sont gouvernorat en 1689, voulant faire la paix avec les Iroquois, il va ramener ici plusieurs des galériens qui avaient survécu à l’expérience. Cela afin de signer la Grande paix de Montréal en 1701. (Webster)

En 1688, on écrit au roi de France pour lui demander le droit de posséder des esclaves en Nouvelle-France. On plaide alors que les treize colonies américaines se développent rapidement parce qu’ils ont des esclaves. « Nos domestiques nous coûtent trop chers, laissez-nous le droit d’acheter des esclaves. » Le roi de France leur accorde ce droit puisqu’à l’époque il y a des esclaves dans toutes les colonies européennes. Mais il demande en contrepartie la garantie que ceux-ci puissent survivre à l’hiver. À l’époque, on s’imagine que des Africains ne peuvent survivre à l’hiver canadien. Les gens se posent la question. C’est d’Auteuil qui va s’appliquer à convaincre le roi en proposant que les Africains portent sur eux les fourrures brutes pour se tenir au chaud. Pour comprendre d’Auteuil, il faut comprendre la traite des fourrures. À l’époque, il existe deux types de fourrures, le castor sec et le castor gras. Le castor sec, c’est la peau que nous avons enlevée de l’animal et il faut la traiter puisqu’il y a deux sortes de poils, le long et le court. Il faut enlever le long poil pour ne préserver que le duvet qui sert à fabriquer le feutre.

Les coureurs des bois aimaient toujours mieux acheter les peaux que les autochtones portaient sur eux parce que le contact avec l’épiderme faisait en sorte que le long poil tombait. Cela devenait alors du castor gras qui n’avait pas besoin d’être traité. D’Auteuil va dire au roi : « Nous allons vêtir nos esclaves de peaux de castor sec, cela va les tenir au chaud et ils vont survivre et ils vont engraisser la peau. Ainsi nous ferons d’une pierre deux coups puisque les fourrures portées pendant une année deviendront du castor gras. » Voilà le plan d’Auteuil. Le roi répondit qu’il donnait son accord, mais on ne va pas appliquer le plan d’Auteuil parce qu’il ne va pas y avoir d’arriver massive d’esclaves ici et qu’ils vont réaliser que les Africains peuvent survivre à l’hiver. Donc, entre 1689 et 1713, on va compter environ une quinzaine d’esclaves noires dans la colonie pour environ 150 autochtones. C’est un rapport de un à dix dans les 20 ans qui vont suivre l’aval royal à l’esclavage ici. (Webster)

On se trouve au parc de l’Artillerie qui date de la période française, près de la redoute Dauphine où logeaient les soldats. Derrière, il y avait une fonderie qui servait à fabriquer des munitions jusqu’à la Deuxième guerre mondiale. La plupart des gens qui y travaillaient étaient des femmes parce que les hommes étaient partis à la guerre. C’est grâce à la guerre si les femmes ont pu entrer sur le marché du travail. Ce qui nous intéresse se trouve un peu plus loin par là-bas. À la pointe nord de l’Artillerie se trouvait la redoute du bourreau où habitait la personne chargée d’accomplir les exécutions. Le bourreau est une personne marginalisée, c’est-à-dire que personne ne lui adressait la parole. Il habite hors des murs de la ville, en retrait. C’est considérer comme un métier vil que personne ne veut faire. Lorsque le bourreau va au marché, les marchands se retournent. Il prend la nourriture dont il a besoin et il s’en retourne à la maison sans que personne ne lui parle. Les superstitions de l’époque racontent que les bourreaux portent malheur. On comprend pourquoi il est toujours difficile de trouver un bourreau.

En 1733, le bourreau meurt. Il faut en trouver un, mais on n’en trouve pas. On se dit alors : « Achetons un esclave. » On s’en va en Martinique acheter un esclave condamné à mort pour s’être sauvé trois fois. Il s’appelle Matthieu Léveillé. On entre dans son cachot et on lui propose de sauver sa vie s’il accepte de devenir bourreau au Canada. Il accepte. Peu de temps après son arrivée, il tombe malade. Il est toujours entre la redoute du bourreau et l’Hôtel Dieu de Québec. En 1734, il va faire sa première exécution. Il va exécuter Marie-Joseph-Angélique, l’esclave la plus célèbre de notre histoire. Celle-ci est condamnée à mort pour avoir mis le feu à Montréal. Elle est née au Portugal ou dans les iles Madères, achetée par un marchand hollandais qui va l’amener dans les treize colonies où elle sera vendue à un marchand de Montréal qui s’appelait François Poulain de Francheville.

C’est lui qui va fonder les forges du Saint-Maurice. Au début des années 1730, il décède. Il lègue tous ses biens, dont son esclave, à sa femme. Thérèse Couane dite la veuve de Francheville et Marie-Joseph-Angélique ont une relation très tendue. C’est-à-dire que les gens passent devant chez elles sur la rue Saint-Paul à Montréal et ils les entendent s’engueuler. Thérèse Couane lui dit : « Je suis tannée de toi, je vais te vendre! J’ai trouvé un acheteur à Québec. » Et apparemment, Marie-Joseph-Angélique lui répond : « Et puis moi, je vais te brûler. » C’est ce que les gens disent. Février 1734, Marie-Joseph-Angélique s’enfuie avec son amant, un homme blanc de Montréal, un dénommé Jacques-Claude Thibault. Ils vont fuir ensemble, mais ils sont rapidement rattrapés. Thibault est envoyé en prison et Marie-Joseph-Angélique est renvoyée chez sa maitresse.

Le 10 avril 1734, le feu éclate chez la veuve de Francheville et il se propage à une cinquantaine de maisons dans Montréal. Personne ne meurt, mais les pertes matériels sont considérables. Les gens se rappellent des chicanes entre la veuve et son esclave, et le feu a débuté justement dans cette maison. « Vous ne vous rappelez pas qu’elle menaçait de brûler sa maitresse ? C’est elle, Marie-Joseph-Angélique. Elle a mis le feu pour couvrir sa fuite.» Donc, on l’arrête et elle est condamnée à mort sur la foi du témoignage d’un enfant de cinq ans. L’enfant dit : « Oui, je l’ai vue. » Elle est condamnée à avoir les mains coupées, à être brûlée vive et à avoir ses cendres répandues aux vents. Mais elle va faire appel de la sentence parce qu’à l’époque, même si on est condamné à mort et qu’on est une esclave, on a le droit de faire appel. Elle fait appel ici à Québec. Sa sentence va être changée à être pendue, brûlée et avoir ses cendres répandues aux vents.

Le 21 juin 1734, Matthieu Léveillée, le bourreau entre dans son cachot pour lui appliquer la question ordinaire et extraordinaire. C’est-à-dire que le bourreau lui met des planches le long des jambes et il enfonce des coins pour faire éclater ses jambes pour susciter une confession. À l’époque, on dit qu’on exécute jamais les innocents, alors ils doivent avouer avant leur exécution. C’est Matthieu Léveillée qui est chargé de cette tâche. Il la torture et elle avoue avoir mis le feu. Sauf, qu’après cela on continue la torture parce que les autorités veulent qu’elle dénonce son amoureux, Jacques-Claude Thibault, ce qu’elle ne fera pas. L’après-midi du 21 juin 1734, elle sera conduite dans un charriot à déchets sur la place publique à Montréal où elle sera pendue, brûlée et ses cendres répandues aux vents. Ce fut la première exécution de Matthieu Léveillée. À partir de ce moment, il va sombrer dans une profonde dépression. Imaginez-vous, lui, ce qu’il voulait c’est être libre. Il s’est sauvé trois fois au péril de sa vie pour être libre. Alors que là, il tue des gens au Canada. Il est le bourreau d’une esclave noire. Il est trois fois ostracisé et la première personne qu’il exécute, c’est probablement la première femme noire qu’il rencontre ici. Cela le plonge dans une longue dépression qui durera huit ans. À tel point que les personnes en autorité viennent le voir et lui disent qu’elles vont lui acheter une femme. Alors, on va en Martinique pour lui chercher une épouse. On choisit une femme qui est condamnée à mort pour s’être sauvée trois fois. Elle s’appelait Angélique-Denise. On rentre dans son cachot et on lui fait la proposition suivante : « Soit, tu meurs exécutée, soit tu viens au Canada pour marier un bourreau. » Elle n’a pas vraiment le choix si elle veut vivre. Lorsque Angélique-Denise arrive à Québec, Matthieu Léveillée est hospitalisé à l’Hôtel-Dieu. On attend qu’il aille mieux pour lui présenter sa promise, sauf que Léveillée décède avant de la connaître.

Donc, il ne va jamais rencontrer Angélique-Denise. Les autorités se demandent quoi faire avec elle. On décide de la revendre. Elle sera acquise par un marchand de Québec qui s’appelle Étienne Charest. Qu’est-ce qu’il va faire avec Angélique-Denise ? Ils vont avoir plusieurs enfants, il va la libérer et la marier. Exactement dans cet ordre là. Ceci nous indique deux choses : Le fait qu’ils aient des enfants avant, démontre le rôle des femmes esclaves, qui souvent n’étaient pas que des domestiques. C’est le propre de l’esclavage où les femmes, quel que soit le type d’esclavage, jouaient aussi le rôle d’esclave sexuelle. Les hommes violaient les esclaves et les enfants qui naissaient de ces viols étaient gardés en esclavage. Libérée avant d’être mariée parce qu’une personne libre ne pouvait pas épouser une personne esclave. Donc, pour qu’il y ait mariage, les deux personnes devaient être soit esclaves ou toutes les deux libres. Autre chose que cela nous indique, c’est la présence de couples mixtes dans la colonie depuis très longtemps. On connait bien l’existence de couples formés d’une autochtone et d’un blanc, mais il y avait aussi des couples formés d’autochtones et de noires ou de blancs et de noires depuis le début des années 1700. En 1713, à Lorette près de Québec, on retrouve Marie Lemire qui épouse un homme noir dont on n’a pas le nom. En 1738, François Denys, sa mère était autochtone et son père était noir. Dans les années 1740, on retrouve ce couple formé d’Étienne Charest et d’Angélique-Denise. En Nouvelle-France, il n’existait pas de loi interdisant les mariages mixtes, contrairement aux États-Unis où ce fut le cas dans certains États jusque dans les années 1960. Ici, les gens avaient le droit de la faire. Est-ce que c’était bien vu par la société ? Non, souvent il s’agissait des couches les plus pauvres de la société qui se mariaient de manière interraciale. Également, une personne protestante qui mariait un catholique, c’était mal vu tout comme une personne de la haute-société qui épousait quelqu’un de la classe populaire. Mais, au moins, ils avaient le droit. Webster


Nous sommes ici devant une croix celtique pour commémorer la venue des Irlandais à Québec lors de la grande famine causée par la maladie de la pomme de terre. Ils vont traverser vers les États-Unis et le Canada, ils vont s’installer à Montréal et à Québec, et certains d’entre eux vont marier des personnes noires, comme la famille Williams dont le père était jamaïcain et la mère irlandaise. Les enfants Williams vont naître ici et ils vont être baptisés à l’église Saint-Patrick, la première église catholique irlandaise à Québec qui est devenue un pavillon de l’Hôtel-Dieu. Les frères Williams, John et James-David, de 1870 à 1920, vont opérer un salon de coiffure sur la rue Saint-Louis près du Château Frontenac. Ils vont couper les cheveux de la haute-société de Québec. Dans un article de l’époque, on présente Québec comme la capitale culturelle de l’Amérique du Nord, en ayant pour preuve l’existence du salon de coiffure des frères Williams où en attendant de se faire couper les cheveux, on peut lire des journaux de partout en Amérique. Leur frère Thomas va être interné à Saint-Michel-Archange, à l’hôpital psychiatrique en 1905. Dans les registres, il est inscrit Thomas Williams, personne noire, puis c’est rayé. Portugais, et c’est aussi rayé. ??? Webster

À la même époque, un orphelin irlandais arrive à Lotbinière, il est adopté par une famille canadienne-française, les Mercier. Ce jeune Irlandais s’appelait Charles Kelly. À l’âge adulte, il déménage à Lowell au Massachussetts, à l’époque de l’exode des Canadiens-Français vers les États-Unis pour travailler dans les manufactures. Il a un enfant là-bas et celui-ci vient s’installer à Québec. Il a un enfant à son tour qui à l’âge adulte s’installe à Limoilou. Ce dernier va avoir une fille qui mariera un étudiant sénégalais en 1970. Ce sont mes parents. Donc, mon arrière-arrière-grand-père était Irlandais. Webster

On se trouve au pied de l’Hôtel-Dieu de Québec qui est le plus vieil hôpital toujours en fonction au nord du Mexique. Il date de 1639. C’est principalement dans les registres de ces anciens hôpitaux qu’on a pu retrouver les noms des esclaves. Le nom le plus courant pour une femme esclave était Marie et pour un homme c’était Joseph, comme dans la population en générale. Je vous parlais du côté prestigieux de posséder un esclave, alors on leur donnait souvent des noms prestigieux. Plusieurs d’entre eux vont s’appeler César, Pompé, Platon, Caton, Saturne, Jupiter. À tel point qu’un évêque va finir par censurer cette pratique d’emploi de noms païens pour nommer les esclaves. « S’il-vous-plait, limitez-vous aux noms bibliques, » exigera-t-il. Donc, on changeait le nom des esclaves selon le caprice des maitres lorsqu’ils changeaient de propriétaire. C’était à sa discrétion. Il existe de nombreux exemples à ce propos. Beaucoup d’esclaves n’ont pas de noms de famille ou bien ils portent celui de leur propriétaire. Webster. 


- C’est pour cela que Malcom X a décidé de changer son nom pour X parce que celui qu’il portait avant était le nom du propriétaire de son arrière-grand-père.
Tout-à-fait. Plusieurs membres de la Nation of Islam aux États-Unis vont inscrire un X en lieu et place de leur nom de famille. Le X étant la variable bien connu en mathématique. C’est pourquoi, dans les année 1980-1990, il était très courant de changer de nom et de prendre un nom à consonance africaine. Plusieurs personnes ayant cet esprit révolutionnaire vont se donner des noms à consonance africaine. C’est de là que vient le nom : Québec History X, le X représente l’histoire méconnue du Québec. Webster

- Quelle est l’origine de la communauté noire de Nouvelle-Écosse ?
C’est en Nouvelle-Écosse qu’on retrouve la plus ancienne communauté noire au Canada. Ils y sont arrivés par vagues successives. Avant la conquête de la Nouvelle-France, les Britannique vont s’installer en Nouvelle-Écosse et certains vont avoir leurs esclaves là-bas; après la Révolution américaine, plusieurs loyalistes, ceux qui sont demeurés loyaux envers l’Angleterre, vont se réfugier en Nouvelle-Écosse et ils amenent leurs esclaves. Également, pendant la guerre d’indépendance, la Grande-Bretagne va offrir la liberté et des terres aux esclaves s’ils combattent les révolutionnaires américains. Ceux-ci vont également s’installer en Nouvelle-Écosse. Il y a donc eu ce flux migratoire des esclaves vers ce lieu. 

Par la suite, dans les années 1780-1790, les Britanniques ont réussi à mater une grande révolte d’esclaves en Jamaïque. Ils vont prendre les leaders de ces communautés réfugiés dans les montagnes et ils les déportent en Nouvelle-Écosse. Sauf que le climat ne leur plait pas et les conditions agraires non plus. Plusieurs d’entre eux vont se porter volontaires pour coloniser le Sierra Leone lorsque les Britanniques achetent des terres sur la côte occidentale africaine. Lors de la guerre de 1812 contre les Américains, plusieurs esclaves vont fuir et se réfugier en Nouvelle-Écosse. Puis, il y a eu le Chemin de fer clandestin qui amenait des esclaves en fuite vers le Canada où l’esclavage a été aboli en 1805. La vie n’était pas facile pour eux au Canada, mais ils n’étaient plus esclaves. Cependant, ils devaient faire face au racisme. C’est pourquoi ils fondent des communautés pour s’entraider. Notamment dans le sud de l’Ontario, dans la région de Jackman, de Kent, de Saint-Catherine, on retrouve des communautés de ces anciens esclaves. Lorsqu’une nouvelle famille arrive, on les aide à défricher la terre. Ensemble, ils construisent des chapelles, des églises, des écoles, et ils développent une économie d’entre-aide. Tout cela afin de leur faciliter la vie. Webster

- Ils étaient victimes d’exclusion économique j’imagine. Lorsque tu dis racisme, cela signifie qu’ils ne trouvaient pas d’emploi.
Bien sûr, il y avait une exclusion économique et politique, mais ils avaient le droit de vote. Par contre, dans certains villages, les choses étaient intégrées. Il y avait un hôtel géré par des blancs et les noirs y allaient ou l’inverse, mais si tu faisais quelque kilomètres, dans le village suivant, c’était l’apartheid. Webster

- Beaucoup d’hommes noirs travaillaient sur les trains.
C’est plus tard, dans les années 1920. C’est le métier de bagagiste qui va venir des États-Unis au début du 20ème siècle et qui va s’étendre au Canada. En 1910, on retrouve à Montréal un syndicats de bagagistes noirs parce que le syndicat des blancs ne veut pas les recevoir. Aujourd’hui, avec l’accès à l’éducation, les opportunités d’emploi ont évolué pour la communauté noire, mais on enregistre toujours un taux de chômage plus élevé pour cette communauté. Webster

Nous sommes devant le jardin des Augustines qui sont les fondatrices de l’Hôtel-Dieu de Québec. Ici, se trouvait le cimetière des pauvres et des picotées, ceux qui étaient morts de la variole. Il est très possible que l’esclave bourreau, Matthieu Léveillée, ait été enterré dans ce secteur. Maintenant, parlons de l’esclavage en temps de paix. L’esclavage dont je parle ici s’inscrivait dans le cadre du commerce triangulaire, c’est-à-dire des produits manufacturés en Europe qu’on amène en Afrique où l’on prend des esclaves qu’on amène en Amérique pour récolter les matières premières qu’on envoie en Europe. La Nouvelle-France était comme une excroissance du commerce triangulaire parce qu’elle était située plus au nord, mais elle était quand même insérée dans ce système d’échanges économiques. Webster

 

Quand on parle de l’esclavage noir, on parle de la traite transatlantique ou encore de la traite négrière. Pour ce qui est de l’esclavage autochtone, il n’existe pas de terme consacré, mais on pourrait parler de traite transcontinentale. À travers l’histoire, il y a eu d’autres types d’esclavage. Il y avait l’esclavage transsaharien, les Maghrébins qui traversaient le Sahara pour réduire en esclavage les Africains qu’ils ramenaient vers le nord de l’Afrique et le Moyen-Orient, de l’Arabie Saoudite au Yémen, en Irak, un peu partout. L’esclavage existe au moins depuis l’Antiquité. Il y en avait sous l’Empire romain, les cités-états grecques avaient des esclaves. Il ya aussi eu de l’esclavage en Chine, en Afrique et en Amérique entre différentes ethnies. Sauf que la grande différence, depuis l’Antiquité jusqu’à la conquête des Amériques, c’est que l’esclavage n’avait pas une connotation raciale. C’est-à-dire que l’esclavage était tout simplement un statut social. À l’époque romaine, un esclave était blanc ou noir. Chez les Grecs aussi, ce n’était pas basé sur la couleur de la peau. « Je t’ai vaincu, tu es mon esclave, je te vends. » C’est à partir de la traite transsaharienne et de la traite transatlantique que l’esclavage va prendre une dimension raciale. Webster

Quand les Espagnols arrivent en Amérique, ils réduisent les autochtones en esclavage. Plusieurs vont mourir et leur rendement est assez faible. Puis, un moine, Bartolomé de Las Casas, va s’insurger contre les mauvais traitements que les autochtones subissent. Il va jusqu’au roi d’Espagne pour plaider sa défense des autochtones. Sauf que les colons espagnols demandent alors qui va faire le travail ? C’est à ce moment que les Espagnols et les Portugais se tournent vers l’Afrique et par la suite les Anglais et les Français. Ils vont prendre les Africains pour les amener en Amérique et ce sera le plus grand déplacement de population de l’histoire de l’humanité. On parle de plusieurs millions de personnes prises sur le continent africain pour être amener vers les Amériques. Et pour justifier ce commerce, on développe des théories racistes. Souvent, on dit que ce ne sont pas les races qui créent le racisme, mais l’inverse. Vous voyez la différence ? Ce n’est pas parce qu’il y a des races qu’on parle de racisme, mais c’est l’intolérance qui crée cette illusion. C’est à ce moment qu’apparaissent des pseudo-théories scientifiques affirmant que le Noir se situe ente le singe et l’homme, qu’il est assez intelligent pour travailler, mais sans plus. Des fausses théories prétendront que les personnes noires sont mieux en esclavage, que c’est pour leur bien, qu’on les civilise. Des passages de la Bible seront aussi utilisés pour justifier l’esclavage. Webster

 

Par ailleurs, on peut se poser la question : Pourquoi est-ce qu’on ne parle pas de cela dans nos livres d’histoire? Selon moi, il y a deux raisons. L’une d’entre elles se trouve ici devant la maison de François-Xavier Garneau, premier historien du Canada. Sauf qu’il faut remettre Garneau dans son contexte. Dans les années 1830, il y a au Bas-Canada un parti politique qui s’appelle le Parti Patriote qui souhaite se libérer du joug de l’Empire britannique. Il y a des élections, suivies de troubles et d’une rébellion armée en 1837-1838. Des gens meurent, d’autres sont exécutés, d’autres encore sont exilés jusqu’en Australie et la couronne envoie un nouveau gouverneur qui s’appelle Lord Durham. On lui demande d’enquêter sur les causes de la rébellion et il va rédiger le rapport Durham où il écrit que le peuple Canadien-français est un peuple sans passé, sans histoire et sans culture et qu’il faut l’assimiler. Les Canadiens-français s’insurgent contre ce constat. C’est faux, nous avons un passé, une histoire et une culture, mais il faudrait l’écrire. C’est comme cela que François-Xavier Garneau va écrire la première histoire du Canada qui va être publiée en 1845-1846. Le problème, c’est que Garneau est un raciste, comme bien des gens de son époque. Il écrit dans la première édition que nos ancêtres les Français n’ont pas cru bon d’introduire ici des esclaves afin de conserver la pureté de notre sang. Mais les gens vont reprocher cela à Garneau. Alors qu’il écrit ce livre, l’esclavage a été aboli en 1834 dans les colonies britanniques. Même s’il disparaît au Canada au début des années 1800, les gens ont gardé souvenir de l’esclavage et ils vont le dire à Garneau. Alors dans les éditions subséquentes, il va modifier ses écrits en admettant que l’esclavage a existé ici en deux petites lignes de son ouvrage. Ensuite, tous les historiens du Canada-français vont se baser sur François-Xavier Garneau. Il y aura peu d’écrits à ce sujet, les premiers à la faire sont Jacques Viger, premier maire de Montréal et Louis-Hyppolite Lafontaine qui écriront : « De l’esclavage en Canada » en 1859. Après cela, cela va prendre 100 ans avant que quelqu’un écrive un autre ouvrage et ce sera Marcel Trudel en 1960, « Un siècle d’esclavage au Québec ». Webster

- Si nous faisons l’hypothèse que les Canadiens-français étaient ceux qui étaient dominés, comment fait-on pour comprendre qu’en étant soumis à un autre peuple, nous ayons eu des esclaves à notre service ? Est-ce que le peuple soumis n’aurait pas de la difficulté à concevoir qu’il peut avoir fait la même affaire à un autre peuple? Mon autre question concerne les femmes, elles n’étaient pas payées pour le travail qu’elles accomplissaient à la maison. Elles n’étaient pas traitées comme des meubles, mais elles n’avaient pas la pleine jouissance de leurs droits.

Tu fais le lien avec ce que j’allais dire. L’autre raison, c’est qu’avant les années 1960, l’histoire était celle de l’homme blanc de l’élite : le roi et l’aventurier, Champlain et Louis XIV. Avant 1960, on ne parlait pas du rôle des femmes dans l’histoire du Canada, on ne parlait pas des autochtones, ni des paysans. Ce n’était pas valide pour l’histoire. C’est seulement à partir des années 1960 que l’on va s’intéresser à l’histoire sociale du Canada. Qu’est-ce que les femmes faisaient à l’époque de Jacques Cartier ? Qu’est-ce que les autochtones faisaient quand ils ont rencontré Champlain, etc. Donc, pour Garneau qui écrit l’histoire, il y a une hiérarchie sociale où les exécutants ne comptent pas dans ce tableau. Webster

Pour ce qui est d’être traité comme des « esclaves », il y a une anecdote intéressante dans les années 1830, à l’époque des Patriotes, le premier activiste noir s’appelle Alexander Grant. Lors des élections de 1834, il passe des tracts aux gens de la communauté noire de Montréal en leur demandant de ne pas voter pour le Parti Patriote parce qu’ils veulent se défaire de l’Empire alors que les Britanniques sont les seuls à vouloir abolir l’esclavage. En plus de cela, ces Patriotes se prétendent esclaves du tyran britannique. Pour Grant : « Nous, nous savons ce que cela veut dire être esclave. Les Canadiens-français ne sont pas esclaves. » Il existe différentes perspectives par rapport à l’esclavage et la domination. Webster

- Est-ce que des gens comme Grant étaient au courant de l’histoire d’Haïti et de la conquête de son indépendance ?
C’est certain qu’il en avait entendu parler, mais la dynamique était différente ici. Grant et la communauté noire de Montréal à cette époque avaient une certaine fierté d’être des citoyens britanniques du fait de l’abolition de l’esclavage. De toute manière, ils n’étaient pas assez nombreux pour se révolter et ils n’étaient pas esclaves puisque l’esclavage avait disparu au Bas-Canada au début des années 1800. Dans les années 1830, quand l’Empire britannique parle d’abolir l’esclavage, c’était déjà un fait ici depuis une trentaine d’années.

Nous sommes dans la cour du Séminaire de Québec qui est maintenant le Collège François-de-Laval, nommé en l’honneur du fondateur, saint François-de-Laval qui fait construire le collège dans les années 1660. Ce qui nous intéresse, c’est le rectangle que vous voyez sur le sol ici qui marque les fondations de la maison de Guillaume Couillard, le premier agriculteur du Canada. Il avait marié la fille de Louis Hébert, la première famille de colons de l’histoire du Canada. Si on se rapporte dans les années 1620, il n’y avait que la maison de la famille Couillard à cet endroit. En 1629, les frères Kirk prennent la ville de Québec et ils renvoient toute l’élite de la colonie en Europe, mais la famille Couillard demeure ici. Les frères Kirk amènent avec eux un jeune esclave de Madagascar qui a environ 10 ans. Ils vont le vendre à un traitre qui s’appelle Le Bailli, c’est un Français qui a choisi de travailler pour les Anglais. Ils vendent ce jeune esclave 50 écus. 1632, la colonie est rendue à la France par la Grande-Bretagne, donc les Kirk s’en vont et Le Bailli quitte pour ne pas subir les foudres des autorités et en partant il confie cet esclave à Guillaume Couillard. C’est en ce lieu qu’a habité le premier esclave noir de l’histoire du Canada. Au-delà de son statut d’esclave, c’est ici que va habiter le premier résident africain du Canada de manière permanente. Les Couillard vont l’envoyer étudier chez les Jésuites qui ont une résidence dans ce qui est devenu le parc Cartier-Brébeuf.

 Voici ce que le père Paul Lejeune va écrire en 1633 : «Je suis devenu régent en Canada, j’avais l’autre jour un petit sauvage d’un côté et de l’autre un petit nègre ou maure, à qui j’apprenais les lettres. Je n’aurais point changé ces deux étudiants pour le plus grand auditoire de France.» Dont ce premier Africain ici, est aussi l’un des premiers étudiant de l’histoire du Canada. Nous avons très peu d’informations sur lui, la plupart nous viennent du père Paul Lejeune. Quelques mois plus tard, il écrit : «  Aujourd’hui, il nous a bien fait rire. On lui a dit qu’il serait bientôt baptisé et qu’il allait devenir comme nous. Il s’est mis à pleurer, croyant qu’on allait lui arracher la peau pour en faire un Blanc. » Quelques mois plus tard, il va être baptisé et on va lui donner le nom d’Olivier Lejeune.

Olivier Lejeune, en honneur du père Paul Lejeune, un jésuite et Olivier en honneur de Olivier Letardif qui était le gendre de Guillaume Couillard. Il va habiter ici toute sa vie et il va être à l’emploi de la famille Couillard. L’une des dernières mentions que nous avons à son propos par le père Lejeune est celle-ci : « Aujourd’hui, je voulais savoir si les habitants de Madagascar étaient musulmans ? Olivier ne comprenait pas de quoi je parlais. Alors je lui ai demandé s’il avait des mosquées chez-lui ? Oui, mais chez-nous, elles sont beaucoup plus petites et je les ai vues entre les mains des Anglais. Il comprenait mousquet. » C’est banal, mais c’est tout ce que nous avons. On sait qu’il va être enfermé 24 heures en prison pour calomnies et diffamations en 1638 parce qu’il rapporte une rumeur comme quoi les Anglais reviennent, mais il n’est pas en mesure de le prouver. Il décède en 1654 et il sera inhumé dans le cimetière de la Côte-de-la-Montagne, tout près d’ici. Il n’aura pas de descendance, surtout qu’à l’époque, il y avait très peu de femmes dans la colonie. Nous n’avons pas de traces qui expliquent comment est-ce qu’il était traité. Il est envoyé à l’école pour apprendre la langue et être baptisé. Pour ce qui est de son statut d’esclave, on ne sait pas s’il a été affranchi par Guillaume Couillard. Dans les registres, il est inscrit comme domestique, mais ce mot était souvent employé pour dire esclave. Si on veut aller plus loin, nous savons que les fils de Guillaume Couillard vont avoir des esclaves autochtones. Guillaume Couillard est aussi l’ancêtre du premier ministre Philippe Couillard.

 

On se trouve devant la basilique-cathédrale de Québec. Un mot sur l’esclavage et la religion : « Comment est-ce qu’on conciliait esclavage et charité chrétienne ? » Il y a au moins quatre évêques qui vont avoir des esclaves, Saint-Vallier, Doquet, Plessis et Pontbrian. Plusieurs communautés religieuses en ont eus, les Jésuites aussi, mais pas ici à Québec. Le Séminaire de Québec va en avoir, les Ursulines à la Nouvelle-Orléans, des missions qui dépendent du diocèse de Québec. Certains curés vont en avoir également, Margueritte D’Youville aussi. Souvent on va utiliser certains passages de la Bible pour justifier l’esclavage. L’argument de la civilisation va aussi être employé pour ce qui est de l’esclavage. « Qu’est-ce qu’ils feraient sans nous ? Ce sont des barbares, des gens perdus. » On se donne bonne conscience avec le prétexte de l’évangélisation des païens.

Nous sommes près de l’Hôtel de ville de Québec, angle nord-ouest, sur ce lieu avant était situé le Collège des Jésuites. On le voit sur cette photo. On retrouve même la pierre du fronton qui a été conservée ISH qui est l’abréviation en latin de : « Jésus Sauveur des hommes. » Si on regarde bien sur cette peinture reproduite ici, peinte par Richard Short vers 1759, après la Conquête britannique où l’on observe tous les dommages causés par les bombardements, la chapelle n’est plus là maintenant. Si on regarde plus attentivement, on aperçoit sur cette peinture un jeune garçon noir. C’est l’image la plus ancienne que nous avons d’une personne noire dans notre histoire iconographique. Un jeune garçon qui passe inaperçu quand on ne le sait pas. Il est habillé à la mode orientale parce qu’il était d’usage en Europe de faire cela. Avec un turban et un pantalon bouffant, on axe sur l’exotisme. Dans les plantation du sud, il y avait une hiérarchie où les esclaves de maison ou domestique étaient mieux traités que ceux des champs.

 

On se trouve aussi devant le Clarendon qui est le plus vieil hôtel en opération à Québec, il date de 1870. En 1936, le Château Frontenac invite la grande chanteuse noire américaine Marian Anderson à se produire ici, mais ils ne veulent pas la loger parce qu’elle est noire. « Pourquoi déranger les autres clients de l’hôtel ? » C’est le Clarendon qui va l’accueillir. En 1946, une femme d’affaire de la Nouvelle-Écosse qui s’appelle Viola Desmond, va au cinéma pour voir un film à New Glasgow. Elle s’assoit du côté réservé aux Blancs. On lui demande de changer de place et elle refuse. Elle est arrêtée et condamnée pour fraude. Une fraude de 1 cent, la différence entre le prix des billets pour la section réservée aux Noirs et celle réservée aux Blancs. Aujourd’hui, on l’appelle la Rosa Park canadienne, en l’honneur de celle qui a refusé de se lever dans l’autobus en Alabama en 1956. Sauf que Viola vient avant Rosa Park, alors cela devrait plutôt être le contraire. On retrouve le visage de Viola Desmond sur les nouveaux billets de 10 dollars.

En 1909, le gouvernement fédéral passe une loi pour empêcher les Indiens de l’Inde d’immigrer au Canada. À cette époque, il y a beaucoup de Noirs qui quittent le Midwest américain pour fuir le racisme et s’installer dans les Prairies. Cela inquiète beaucoup les agriculteurs de cette région et ils vont faire pression sur le gouvernement fédéral pour passer une loi similaire à celle des Indiens de l’Inde. Sauf qu’à l’époque plusieurs Noirs votent, alors pour ne pas se mettre à dos l’électorat noir, au lieu de passer une loi, on va instaurer des mesures. Donc, toutes personnes noires qui souhaitent immigrer au Canada au début du 20ème siècle doit passer un test médical et les médecins sont encouragés à les faire échouer. Certains vont même être payés pour faire échouer le test. En 1923, on va promulguer une loi pour interdire aux Chinois d’immigrer au Canada. Cette loi sera en vigueur jusqu’en 1947. Souvent on regarde les États-Unis et on pense aux lois ségrégationnistes là-bas, même si ici cela n’avait pas la même ampleur ici, nous avons quand même connu certaines lois, surtout en lien avec l’immigration. Pour ce qui est de la ségrégation de certains lieux publics, cela ne se faisait pas à travers la loi, mais on le faisait de manière contournée. En 1946 encore, Fred Christie va au Forum de Montréal pour assister à un match de boxe et le tavernier va refuser de lui servir une bière parce qu’il est noir. Christie va appeler la police et celle-ci va donner raison au tavernier. Il va aller en cour, et le juge va donner raison au tavernier. Il va aller jusqu’en Cour suprême et les juges de cette cour vont donner raison au tavernier. Cela va mettre en branle des questionnements qui, de fil en aiguille, vont mener à la Charte des droits et libertés du Québec en 1975. Webster

- Pour les Chinois qui ont construit le chemin de fer à la fin du 19ème siècle, qu’est-ce qui va arriver ?

Ils n’auront pas le droit de faire venir leur famille au Canada s’ils souhaitent y demeurer. Alors, plusieurs de hommes de cette génération vont marier des Canadiennes-françaises et on en retrouve des traces dans le quartier chinois à Montréal. Webster

Ici, c’est le site de la première cathédrale anglicane à être construite à l’extérieur des Iles britanniques au début des années 1800, Holly Trinity. C’est aussi l’endroit où il y avait autrefois l’église des Récollets qui va brûler en 1796. Il y avait le petit Michel qui était l’esclave du juge Thomas Dunn qui jouait avec un canon jouet dans l’étable sur la rue Saint-Louis. Alors le feu va prendre à la paille, la paille à l’étable, l’étable à la maison, puis le vent se lève et des bardeaux du toit en feu vont s’envoler et aller se loger dans le clocher de l’église des Récollets, et l’église va brûler et s’effondrer. C’est comme cela que les anglicans vont pouvoir construire sur ce site leur cathédrale. Pour punir son esclave, le juge Thomas Dunn va le vendre et le mettre sur un bateau pour les Antilles. Il avait acheter cette famille d’esclaves de son beau-frère qui était curé de la paroisse de Saint-Pétronille à l’Ile d’Orléans. On peut se demander si l’enfant n’aurait pas servi de bouc-émissaire dans cette histoire qui au final faisait bien l’affaire des autorités britanniques ?

- Dunn était probablement un Irlandais catholique ?

Nous sommes devant le monastère des Ursulines dans le Vieux-Québec fondé en 1641 par Marie-de-l’Incarnation. Nous savons qu’au moins deux esclaves vont étudier ici. Celui du gouverneur Frontenac qui était une jeune autochtone et celle de Madame Venne qui était une jeune fille noire. Pourquoi est-ce qu’on faisait étudier les esclaves ? Il y avait la question linguistique de bien savoir parler la langue, et religieuse, pour qu’ils puissent être baptisés. Il n’y avait pas de loi au Canada contre l’éducation des esclaves contrairement aux États-Unis où l’esclave qui était pris en train de lire était condamné à mort. Il fallait à tous prix garder les esclaves ignorant pour pouvoir les contrôler. Tout était une question de proportion lorsque vous êtes sur une plantation et qu’il y a 20 ou 30 fois plus d’esclaves que de Blancs. Si les esclaves décident de se rebeller, la force du nombre est chez les esclaves. Je pense à Nat Turner en Virginie en 1831 qui va mener une révolte d’esclaves qui pendant trois jours vont passer de plantation en plantation où ils vont tuer tous les Blancs. Nat Turner a admis avoir eu son inspiration en lisant la Bible. Frédéric Douglas, un grand leader abolitionniste a appris à lire en jouant à l’école avec la fille de son maître. Les esclaves qui savaient lire étaient considérés comme dangereux. Sauf qu’ici, la proportion est inversé, ils sont très minoritaires dans une population blanche. En général, les esclaves ne sont pas éduqués, mais cela pouvait arriver.

 

Nous sommes près de la maison Péan construite dans les années 1750. C’est une maison de la haute-société. C’est ici que Montcalm passait du temps pour se reposer. Les Péan avaient des esclaves. Ce qui est intéressant, c’est qu’après la Conquête, de 1784 à 1794, c’est ici qu’habitait le juge James Monk. En 1794, il est nommé juge du district de Montréal et en 1798, on lui amène une esclave en fuite du nom de Charlotte. On dit au juge: « Elle s’est enfuie, il faut la punir. » Monk prend son temps, il va étudier les livres de lois pour voir quelle serait la sentence appropriée et il réalise qu’il n’y a aucune loi en lien avec l’esclavage ici. C’est un esclavage de fait qui n’est pas légal. Plus précisément, il est écrit que si l’on veut punir un esclave, on ne peut pas l’envoyer en prison, il faut le mettre dans une maison de correction. À l’époque, il n’y a pas un tel établissement à Montréal. Alors Monk décide qu’en l’absence de loi, il ne peut y avoir condamnation. Acquittement. Donc, Charlotte retourne chez son maître et les autres esclaves lui demande pourquoi elle est libre. Elle leur raconte ce qui vient de lui arriver et aussitôt les esclaves se lèvent et ils s’en vont, pas très loin, mais ils s’en vont. On les attrape et on les amène devant le juge Monk. Celui-ci leur répond qu’en l’absence de loi, tout esclave qu’on amènera devant lui sera acquitté. C’est comme cela que va disparaître l’esclavage au Bas-Canada au début des années 1800 parce qu’un homme a refusé de condamner les esclaves en fuite et parce qu’une femme, Charlotte, a eu le courage de se sauver. D’autres esclaves s’étaient enfuis avant, mais Monk était tellement droit qu’il a choisit de s’en tenir à la loi.

C’est ici où l’esclavage va disparaitre en premier en Amérique du Nord au début des années 1800. C’est pourquoi les esclaves américains vont vouloir venir ici pendant le 19ème siècle. 1833, une loi abolissant l’esclavage est adoptée au Parlement britannique et elle sera en vigueur à partir du 1 août 1834 dans les colonies britanniques. 1848, abolition dans les possessions coloniales françaises. 1863, aux États-Unis, appliqué en 1865, 1888 au Brésil, 1981 et 2007 en Mauritanie. C’est pourquoi 30 000 esclaves vont fuir les États-Unis pour venir se réfugier au Canada, dans les Maritimes, au Bas-Canada et au Haut-Canada. Ils étaient libres, mais la vie n’était pas facile pour autant, ils éprouvaient des difficultés à trouver du travail. Même les abolitionnistes aux États-Unis qui étaient contre l’esclavage, étaient souvent racistes. Ces derniers souhaitaient les retourner en Afrique parce qu’ils croyaient à la hiérarchie des races. Il ne faut pas oublier cependant qu’il y avait aussi des gens qui les aidaient. Webster

- Est-ce qu’il y a eu une certaine ghettoïsation des populations noires au Canada ?
Il n’y avait pas nécessairement de quartier noir. Les gens habitaient à gauche et à droite.

Au début des années 1800, les gens commencent à libérer leurs esclaves, mais il y a d’abord une offensive esclavagiste pour faire passer une loi au parlement qui garantit l’esclavage. Ils engagent un homme de loi réputé pour les représenter, il s’appelle Joseph Papineau, le père du patriote Louis-Joseph Papineau. Joseph Papineau, lorsqu’il est élu au Parlement, avec son premier salaire il va s’acheter un esclave du nom de Prince. Il représente les intérêts esclavagistes au parlement et il dépose un projet de loi, mais son adoption va être repoussée à plusieurs reprises si bien que lorsqu’elle sera adoptée il sera trop tard. Les gens avaient déjà libéré leurs esclaves. On a même le témoignage d’un homme âgé qui va refuser d’être libéré parce qu’il est trop vieux pour travailler. Il dira : « Toute ma vie, tu as mangé la viande de ma jeunesse, maintenant que je ne suis plus qu’un vieil os, tu vas me ronger. » Mais les gens qui sont aptes prennent leur liberté. Sauf que pour toutes sortes de raisons, ce n’est pas facile. C’est plus facile pour ceux qui avaient appris un métier et qu’on dit spécialisés. Si tu étais l’esclave d’un brasseur, tu avais appris à faire de la bière, alors tu avais un talent. Il y a l’exemple d’un homme qui s’appelait John Clim. Il est affranchi en 1793 et il se lance dans le commerce de jambon salé. Il fait de l’argent et il s’achète un lopin de terre, il fait pousser des arbres fruitiers, il vend des fruits et du jambon, achète une propriété, la revend avec profit, en rachète une autre, etc. En une dizaine d’années, il va passer du statut d’esclave à homme riche et il va se marier au début des années 1800 avec Charlotte, l’esclave qui avait fuit. Ils vont avoir des enfants, mais elle décède en 1823. Deux ans plus tard, John se remarie avec une fille de Montréal qui s’appelle Flavie de Niger. Une femme blanche qui a 16 ans alors que John s’en va sur ses 70 ans. Ils vont avoir des enfants, qui vont avoir des enfants, qui vont avoir des enfants. Aujourd’hui, les descendants de John Clim habitent toujours la région de Montréal, ils s’appellent les Mallette et ils sont blancs. Donc, quand on parle de la disparition de la présence historique noire ici, quand on cherche les descendants des esclaves, souvent à travers les mariages interraciaux, ils sont devenus blancs. Aussi, lorsqu’au on dit qu’au Québec nous avons du sang autochtone, français, britannique, irlandais, écossais, nous avons également du sang noir. Webster

- Pour ce qui est de l’abolition de l’esclavage, les Britanniques avaient un motif économique à cela. Ils y voyaient une concurrence déloyale envers leurs manufactures, non ?

Je sais que la révolution industrielle a quelque chose à voir avec cela et il y avait peut-être un coût effectivement parce que j’ai vu qu’en Nouvelle-Écosse, à l’époque de l’esclavage, les agriculteurs trouvaient que c’était plus rentable d’engager des travailleurs pour les récoltes et de le renvoyer après que d’avoir à les nourrir toute l’année. Si tu les engages à un prix ridicule, tu fais un meilleur profit. Il devait sûrement y avoir un motif économique à l’abolition de l’esclavage. L’une des raisons pour laquelle les abolitionnistes ont créé le Liberia en 1831, c’était pour recevoir les anciens esclaves.

 Le 8 septembre 1760, Montréal capitule à son tour. Dans l’acte de capitulation, on écrit à l’article 47 : «Les esclaves nègres et pawnis resteront en leur qualité d’esclave dans les mains des Canadiens qui auront le droit de les vendre si bon leur semble et de les éduquer dans la religion catholique romaine. » Donc, l’esclavage est assez important à l’époque pour que cela fasse partie de l’acte de capitulation de la ville de Montréal.

Finalement, la dernière histoire que je trouve très intéressante, c’est en lien avec Champlain. Il fonde la ville de Québec le 3 juillet 1608, sauf que ce n’est pas sa première tentative de colonisation. Lui et son équipage vont essayer une première tentative en 1604, sur ce qu’ils appelaient à l’époque l’ile Sainte-Croix. C’est une petite ile situé entre la Nouvelle-Écosse et le Maine, mais l’hiver va être très rigoureux et il y a un homme qui s’appelait Marc l’Escargot qui les accompagnait à ce moment-là. Celui-ci va écrire ses mémoires sur les commencements de la colonisation française au Canada. Dans ses notes, il écrit que le sieur De Poutrincourt fit ouvrir le cadavre d’un nègre qui était décédé : « Son corps était tout enflé et ulcéré. » Donc, 4 ans avant la fondation de Québec, il se trouvait un homme noir dans l’équipage de Champlain qui va mourir du scorbut et que l’on va autopsier. Et ce n’était pas le seul. Il y en avait un autre sur lequel nous avons plus de détails. Il s’appelle Matthieu d’Acosta et il est l’interprète de Samuel de Champlain. Il fait la traduction entre les autochtones et les Européens. On appelle cela un « truchement ». Nous savons très peu de choses à son sujet, mais il n’est pas esclave, c’est un homme libre et il est payé pour son travail. Il les accompagne sur l’ile Sainte-Croix et ensuite à Port-Royal. Nous savons qu’en 1606, un bateau français est arraisonné par des Hollandais. Ils montent sur le bateau, prennent des fourrures, des canons et ils saisissent Matthieu da Costa. Cet homme a une grande valeur puisqu’il parle français, portugais, hollandais et Micmac. En 1607, Pierre Dugarde-Demont qui est le supérieur de Samuel de Champlain, va faire pression auprès des Hollandais pour récupérer les fourrures, les canons et Matthieu Da Costa. Ce qu’il va parvenir à faire. 1608, on veut que Da Costa vienne avec Champlain pour contribuer à la fondation de la ville de Québec, mais Champlain est déjà parti. Alors, Pierre Dugarde-Demont signe un contrat avec Matthieu da Costa pour qu’il vienne en Nouvelle-France en 1609. « Tu passes l’hiver ici et au printemps, tu iras rejoindre Champlain pour faire ton travail de truchement. D’ici là on va te payer. » Il signe le contrat, mais on perd sa trace. On le retrouve en prison au Havre l’année suivante, condamné pour insolence. C’est tout ce que nous avons à son propos. Donc, il ne reviendra pas au Canada. La question que nous pouvons nous poser c’est : Comment est-il devenu interprète de langue autochtone ? L’hypothèse c’est qu’il aurait accompagné des pêcheurs portugais au cours des années précédentes. On s’imagine que Champlain est le premier à remonter le fleuve Saint-Laurent, mais il y avait déjà des Basques, des Espagnols, des Portugais et des Français, qui venaient ici l’été pour pratiquer une pêche commerciale tout au long du 16ème siècle. Webster  

Même Jacques Cartier lorsqu’il vient ici pour revendiquer le territoire au nom du roi de France va rencontrer des Basques. Il y a des activités maritimes et commerciales ici tout au long des années 1500. Les pêcheurs qui viennent ici s’installent tout au long de la côte gaspésienne. Comment est-ce que cela fonctionne ? Le premier bateau qui arrive, le capitaine prend possession temporairement d’une baie où les pêcheurs installent leurs activités pour la saison estivale. Les bateaux suivant choisissent d’autres emplacements le long de la côte. Les hommes passent plusieurs mois et il y a des échanges avec les autochtones. C’est ainsi que Matthieu Da Costa aurait appris les rudiments de la langue Micmac. Il serait probablement venu sur un navire portugais puisque dès les années 1400 on retrouvait une communauté africaine au Portugal et que ceux-ci n’étaient pas tous esclaves. En Inuk Tituk, une personne noire se dit : « Poitiki », qui serait un mot dérivé de Portugais.

Pour conclure, j’aimerais vous dire pourquoi est-ce que j’organise de telles visites ? D’abord, pour moi, il s’agit d’une histoire qui n’est pas connue et que je trouve fascinante. Cela nous permet de mettre en perspective notre histoire à une époque où l’on se pose beaucoup de questions sur l’identité au Québec. Savoir que depuis le commencement, il y a eu une présence noire ici. Parfois les gens parlent de culpabilisation par l’histoire, moi ce qui m’intéresse dépasse de loin cette dynamique. Nous ne sommes pas nos ancêtres. Ce qu’ils ont fait de bien ou de mal, ce n’est pas nous, mais tout cela permet de mettre en perspective cette identité et c’est quelque chose que j’aurais aimé connaitre dans ma jeunesse. Cela démontre la pluralité séculaire de l’identité du Québec. Je vous remercie d’avoir pris le temps d’avoir pris le temps de faire le tour guidé avec moi. Cela veut dire beaucoup pour moi. (Applaudissement)

-C’est une sorte de reconstitution qui nous inclut en même temps, que tu restitues de manière très bien documentée.

- Est-ce que tu sais si quelque chose est fait pour que les élèves à l’école apprennent sur l’histoire de la présence des Noirs au Québec et au Canada ?
Récemment, j’ai été approché pour la rédaction de nouveaux livres d’histoire destinés aux écoles du Québec. Je suis en train de travailler sur un livre jeunesse à propos d’Olivier Lejeune pour les enfants. Il y a aussi des enseignants qui m’invitent dans les classes pour parler. Je sens que les choses changent et qu’il y a des gens qui s’y attardent. Ce n’est pas encore généralisé, mais c’est beaucoup plus qu’il y a dix ans. Il y a une très grande sensibilité auprès de bien des gens dont des professeurs d’histoire. Webster

- C’est toute une dynamique l’enseignement de l’histoire au Québec à cause de la dualité gouvernemental. C’est à cause de cela que nous n’apprenons pas notre histoire, c’est parce que l’on ne s’entend pas. Il y a deux interprétations de l’histoire qui s’opposent.

C’est le problème de la politisation de l’histoire aussi. Moi je suis un communicateur, je ne fais pas de recherches archivistiques, je transmets aux gens ce qui est écrit dans des livres écrits par des chercheurs. Webster

C’est une littérature qui me passionne, je dévore l’information et après je la transmets sous forme de conférences ou de visites guidées. Mes sources sont diverses : Marcel Trudel, Frank Mackay a écrit l’histoire du juge Monk, Daniel Guay aussi, on peut remonter à Jacques Viger, et d’autres conférences à ce propos qui ont été publiées par la Société d’histoire de Québec. Si vous allez sur le site internet de mes visites guidées dans la section documents historiques, vous allez voir des annonces d’esclave à vendre, d’esclaves en fuite, des tableaux avec des personnages noirs, la sentence de Marie-Joseph-Angélique. Vous y trouverez également une section bibliographique si vous souhaitez poursuivre plus loin les recherches. www.qchistoryxtours.ca

 

Évaluation et commentaires

La communauté de l’Église Saint-Pierre nous a accueilli au sous-sol du temple Chalmers-Wesley sur la rue Sainte-Ursule pour la partage qui a suivi la visite du Vieux-Québec.

- J’aimerais partager mes impressions. Il y a comme deux mots qui me viennent à l’esprit: humilité et esprit critique. C’est ce que je ressens de la visite que nous venons de faire au sens que critique c’est que nous devons demeurer critiques par rapport à tout ce qu’on nous dit et la signification de ce qu’on nous dit. Lorsqu’on me dit que des jésuites avaient des esclaves, cela sonne une cloche dans ma tête. Ça marche pas. On peut se faire à croire n’importe quoi, en psychologie on appelle cela de la dissonance cognitive, c’est quand tes valeurs et tes comportements ne correspondent pas. Tu es alors à risque de fabuler pour légitimer ce que tu fais. Il faut demeurer critique si dans notre cœur nous avons l’impression que quelque chose ne fonctionne pas surtout si quelqu’un interprète la Bible d’une certaine manière pour justifier tel ou tel comportement. L’humilité, c’est par rapport à un faux orgueil d’une prétendue pureté de la race canadienne-française et qu’à cause de cela la terre nous appartient. Dans les faits, c’est pas mal plus compliqué que cela. Qui est-ce qui n’a pas de sang autochtone ou irlandais ou anglais ou écossais ou noir ? Il faut avoir l’humilité de prendre le temps avant de prendre position.

- Nous sommes des êtres humains avant toute chose. Webster

- Moi, j’avais lu Marcel Trudel et je voulais voir ce que Webster en disait et j’ai appris plein de choses aussi comme la signification des noms, la toponymie et tout cela. Je suis historien et j’en apprends encore.

- Il est allé beaucoup dans le spécifique et dans une profondeur qu’on ne soupçonnait pas. Comme ont dit : « Le diable est dans les détails. »

- Ce qui m’a frappé, c’est à quel point la ville de Québec est rattaché à l’histoire et que tu peux toujours trouver une maison, une pierre, un endroit, qui nous relie à la grande histoire du Canada, de la Nouvelle-France et de l’Amérique du Nord. C’est vraiment frappant, le juge Monk par exemple qui a habité dix ans à Québec, François-Xavier Garneau qui a aussi sa maison ici, j’ai aussi découvert des endroits dont j’ignorais complètement l’existence dans le Vieux-Québec.

- Par rapport à l’histoire des Noirs, c’est unique. Je ne sais pas où je pourrais trouver toutes ces informations. J’ai trouvé qu’il connaissait très bien son sujet et qu’il nous donnait des informations précises. La question que nous avons moins abordée est celle du racisme et comment doit-on le traiter socialement. Comment est-ce que cela se vit le racisme ? Comment est-ce que cela se manifeste ? Comment le reconnait-on ? Ce serait la suite selon moi à ce que nous venons de vivre.

- Moi j’ignorais qu’il y avait déjà eu de l’esclavage ici. Cela m’oblige à dire que les Québécois sont un peu complaisant par rapport au fait que nous disions que nous ne sommes pas racistes. Je pense que nous ne sommes pas très racistes, mais nous ne sommes pas complètement irréprochables à cet égard.

- Cela suscite un malaise la première fois qu’on entend l’histoire de l’esclavage. Je me souviens, il y a quatre ou cinq ans, la première fois que j’ai entendu cela à la radio, j’étais incrédule. Parce qu’on ne veut pas être associé à cela, on nie cette partie de notre histoire. C’est un peu la même chose avec le racisme. Je pense que cela provient d’une peur et d’une insécurité. Il y a aussi des gens qui ressentent le besoin d’abaisser les autres pour se grandir. C’est un comportement très humains qu’il faut combattre. Les hommes ont longtemps fait cela avec les femmes en prétendant qu’elles n’étaient pas aussi intelligentes qu’eux. Tout cela afin de se sentir supérieur par rapport à d’autres. Ou encore, les gens fortunés qui méprisent les pauvres souvent, c’est pour se sentir supérieur à ceux qui en ont moins. Le mépris est une façon de se mettre au-dessus des autres. Ce n’est pas de l’identité au sens propre, c’est une fausse identité.

- Avant la conquête, le peuple québécois était allié des peuples autochtones. Nous avions besoin d’eux pour survivre à l’hiver. Il faut le reconnaitre aussi.

- Lorsque Champlain est venu à Tadoussac en 1603, il a rencontré 2000 autochtones de toute la région et il a dit dans un grand discours solennel : « Nos fils marieront vos filles et vos filles marieront nos hommes et il engendreront une race nouvelle. » C’est consacré dès le départ. C’est la conquête qui a brisé cette amitié qui était répandue jusque dans l’Ouest de l’Amérique du Nord. Nous avions avec eux des liens existentiels puisque nous avions besoin d’eux pour notre survie.

- Je ne souhaite pas démarrer un débat là-dessus, mais malgré les beaux discours, il faut aussi voir ce qui a été fait et Webster nous a dit qu’il y avait des autochtones qui étaient esclaves des Français. Je pense que cela nous ramène à la réalité. La présence d’esclaves autochtones et africains chez les religieux et les religieuses soulève des questions. J’ai vraiment aimé la présentation, mais je pense que c’est cela qui m’a le plus marqué. Je faisais un peu du déni par rapport à cela.

- En même temps, il y avait une notion de classe. C’est la classe supérieure qui possédait des esclaves. En ce sens, c’était un peu normal à cette époque là puisque les religieux appartenaient à l’élite de la société. Ils avaient les moyens et le droit d’en posséder. Moi, c’est plutôt l’inverse qui m’aurais surpris. Si nous restons au niveau des autochtones, l’esclavage le plus important était celui des autochtones. Pour ce qui est de la notion de racisme, je pense comme ce que vous disiez de gens qui se sentent supérieurs par rapport à d’autres. Cela leur donne un sentiment de supériorité. Ce sont des phénomènes de société. Cela a existé ici comme ailleurs. Cela se produit partout puisque la Terre est ronde. Partout il y a du bon et du mauvais et ce qui existe ailleurs existe ici et vice et versa. Aucune société n’est hermétique et n’a une pureté. C’était comme cela à cette époque et aujourd’hui c’est autre chose et demain ce sera autre chose encore.

- Il y a encore de l’esclavage et de la traite humaine aujourd’hui.

- Rien ne m’a vraiment surpris dans la visite guidée. Ce sont des choses que je savais déjà, mais il s’est ajouté plein de détails, de noms et de dates que j’ignorais. Cela me donne le goût de poursuivre la recherche et de continuer à lire sur le sujet. Ce serait le fun d’avoir d’autres activités qui nous font découvrir Québec par leurs yeux et leur façon de voir.

- La prochaine activité au calendrier du Carrefour de savoirs portera sur : « Le bricolage de l’identité », jeudi le 18 octobre prochain. Avec l’anthropologue Victor Ramos, d’origine paraguayenne, nous allons explorer le concept d’identité. Vous allez recevoir l’invitation par internet.

- J’ai beaucoup apprécié son sens de la nuance et de la documentation factuelle parce qu’il serait facile de tomber dans le schéma d’une opposition irréconciliable entre le « eux » et le « nous » et la culpabilisation qui s’en suit. Ça a vraiment été présenté comme un phénomène de société où la dimension d’oppression était présente, mais en même temps, les situations nuancées étaient mises en valeur. Les cas n’étaient pas noir et blanc, et cela correspond à la réalité alors que par rapport aux Premières Nations, c’est beaucoup plus complexe à cause du phénomène des pensionnats autochtones. Il existe aussi des paradoxes à l’intérieur des pensionnats parce que certains y ont acquis l’instruction nécessaire à la défense de la cause autochtone. Sur la question de l’esclavage, cela existe aujourd’hui, en particulier dans certains pays sous la forme qui s’appelle la servitude pour dette. Quand j’enseignais en travail social, j’ai eu une étudiante qui a fait son stage dans un organisme à l’étranger dont la fonction était d’essayer de libérer les enfants qui étaient en quelque sorte vendus comme esclave à cause de la dette de leurs parents. Cela existe encore aujourd’hui dans beaucoup de pays, surtout dans l’hémisphère sud. Je savais qu’il y avait eu des esclaves des Premières Nations. On les appelait panis à cause des Pawnees. Je le savais parce que Du Moulin qui était l’associé de La Verrandrie dans l’ouverture de l’Ouest en importait ici. Après cela, ça c’est généralisé. Dans le monde des nuances, on peut penser que chez les Premières Nations, il y avait aussi des rapports de maitres à esclaves suite aux conquêtes de certaines nations sur certaines autres. Nous sommes en train de découvrir la diversité de notre identité. Le Canada anglais est un peu en avance sur nous et il se définit à travers le multiculturalisme comme étant le foyer de la diversité. Maintenant, ce qui nous oppose au Canada anglais, c’est que le Québec aussi est un foyer d’intégration de la diversité. Nous ne sommes pas une minorité ethnique parmi d’autres. Nous sommes une société avec une identité historique qui intègre les nouveaux arrivants dans cette diversité. Je pense que c’est un énorme progrès par rapport au Québec de mon enfance. Autrefois, il y avait nous et les Anglais. Pour ce qui est des Noirs de Montréal, comme ils parlaient Anglais, nous les avons identifiés à ce groupe. Jusqu’au moment où les Haïtiens sont arrivés et où nous avons découvert qu’il y avait d’autres populations dans le monde qui parlaient français en dehors de la France et du Québec. 

- Tout à l’heure lorsque tu parlais d’esclavage, il y a le cas de Pierre Radisson-Desgrosseilliers qui a été capturé et traité en tant qu’esclave. C’est une vieille femme autochtone qui lui a sauvé la vie en l’adoptant. Ce que nous avons fait aux Noirs et aux Indiens, ces derniers le faisaient aussi parce que c’était la pratique à l’époque.

- Il nous a bien expliqué aussi l’histoire générale de l’esclavage. Le racisme fait son apparition relativement récemment dans l’histoire de l’humanité. L’esclavage était davantage associé à un contexte de guerre.

- La question que je me pose c’est comment est-ce que j’aurais réagi à l’époque de la Nouvelle-France? Aujourd’hui, on trouve cela affreux, mais en ce temps la perspective n’était pas la même. Objectivement quand tu regardes le problème de la guerre autrefois, une fois que tu avais gagné une bataille, tu avais le choix d’exterminer les prisonniers ou d’en faire tes serviteurs obligés. Si tu les laissais libres, ils pouvaient reprendre les armes et t’attaquer à nouveau. L’autre option c’est la déportation, mais cela exige des moyens considérables. C’est pourquoi, dans ce temps-là l’esclavage était la solution la plus facile et la moins coûteuse.
Je ne crois pas que si nous avions appartenu à l’élite du 18ème siècle, nous aurions été conscients des droits humains tels que nous les concevons aujourd’hui.

- Même les historiens prennent conscience de cela depuis une vingtaine d’années.

- C’est vrai que nos mentalités évoluent par rapport à ce que nous étions il y a à peine dix ans. Pendant les années 1940, les Juifs, les Allemands, les Italiens et les Japonais qui arrivaient ici étaient placés dans des camps. Le contexte social joue beaucoup dans notre histoire. Suivant l’époque où nous sommes, notre vision des choses diffère, elle change et évolue.

- Il y a aussi une dynamique d’affrontement des perspectives historiques. Lorsqu’on parle de racisme, fin 19ème début du 20ème siècle, apparait une théorie systématique d’une hiérarchie raciale. Dans le cours sociologie du tiers-monde avec Luc Pischatw, nous étions obligés de lire ces auteurs horribles. Cette théorie n’est pas apparue avec le nazisme, mais bien avant. À l’époque des abolitionnistes, il y avait des gens qui élaboraient des théories sur l’infériorité de certaines races d’où le racisme est sorti. Cela peut réapparaitre ces choses-là. Actuellement, on voit le fascisme qui renait en Europe, donc le combat n’est jamais terminé. La démarche que nous faisons ensemble est importante à ce point de vue. Des visites guidées peuvent nous aider à démystifier certains préjugés.

- Comme pasteur protestant, j’ai envi de vous partager comment, à partir de la Bible, on a pu justifier l’Apartheid en Afrique du Sud, qui est une forme terrible de racisme. Vous vous rappelez l’histoire de Noé lorsqu’il découvre la vigne et le vin après son long périple. Alors, il s’enivre et l’un de ses fils le voit nu et il est maudit à cause de cela. Or, il se trouve que celui-ci porte un nom dont la racine en hébreu ancien correspond à la couleur noire. Donc, des Bourgs protestants et des descendants de huguenots vivant en Afrique du Sud ont utilisé cette justification pour appuyer l’Apartheid, alors qu’en opposition, des chrétiens d’esprit davantage libéral sont entrés dans le mouvement de lutte contre l’Apartheid. Alors comme disait Pascal : « Parfois, qui fait l’ange fait la bête. »

- J’ai bien apprécié la visite. Cela nous ramène à l’importance de la dignité de la personne et des justification qu’on peut trouver pour exploiter l’autre finalement. Cela nous ramène aussi à cet esprit de supériorité dans nos pensées quand il s’agit de l’autre, du différent qu’on ne comprend pas. Je pense que nous pourrions trouver plusieurs exemples historiques. La colonisation de l’Afrique s’est fait dans cet esprit. On disait alors « qu’ils étaient chanceux que nous y soyons allés. » Nous avons entendu la même chose de Webster aujourd’hui. Comme si nous étions une civilisation supérieure, comme s’ils n’avaient pas une civilisation différente aussi intéressante, aussi riche et aussi valable que la nôtre.

- J’ai beaucoup apprécié que la présentation était factuelle et non pas culpabilisante ou caricaturale.

- Il y a quelque chose qui se passe dans ce carrefour de savoirs. Ceux et celles qui étaient à Wendake pour la visite au mois de mai, nous avons eu droit au même genre de démarche sur les traditions wendates avec beaucoup de nuances, de finesse, et sans culpabilisation du peuple québécois. Au contraire, il nous disait qu’ils étaient un peu de nous et que nous étions un peu d’eux. Il y avait toute cette nuance et c’est quelque chose de profond qu’il faut s’approprier et remettre en valeur dans le carrefour de savoir.

Propos rapportés par Yves Carrier